Vieille connaissance (part.2)

Publié le par Verdad

Spaghetti e notizie


Lorsque je sortis du Junk Club, la pluie m’accueillit dans ses bras glacés. Le quartier de Seven Gates n’en paraissait que plus triste. De sombres silhouettes se hâtaient afin de se mettre à l’abri, prises dans les cônes lumineux des phares des voitures. Tout cela m’avait ouvert l’appétit. Je connaissais d’ailleurs un excellent restaurant italien. Je remontai le col de mon pardessus, ajustai mon chapeau et me dirigeai à grands pas vers la place Faultline.
Je parvins devant la devanture faussement pittoresque d’un restaurant. On apercevait les silhouettes de quelques clients attardés à travers la baie vitrée qui n’avait pas dû être nettoyée depuis l’ouverture de l’établissement. La Trattoria, propriétaire : Mercutio Delente. J’attendis un moment, sur le trottoir d’en face. Moins il y aurait de témoins lors de l’entretien, mieux cela vaudrait.


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Lorsque je vis les derniers clients s’en aller, je traversai la rue et entrai. Une sonnette m’accueillit en même temps que des odeurs de nourriture qui firent grogner mon estomac. Le propriétaire des lieux, assis à une table, dans un coin de la salle, était occupé à faire les comptes. Il leva la tête d’un mouvement vif et fronça les sourcils, qu’il avait très fournis.
« Je suis désolé, Monsieur, mais c’est l’heure de la fermeture et nous n’acceptons plus de clients… me dit-il d’une voix enrouée. »
Il parlait avec un épais accent italien qui sonnait faux.
« Inutile de prendre cet accent avec moi, Farinelli. Je ne suis pas là pour le folklore, le coupai-je brusquement. Nous savons bien tous les deux que vous n’avez jamais connu la terre de vos ancêtres.»
L’homme corpulent mâchouilla son cigare, pris un air intrigué puis me fit son plus beau sourire commercial. Une dent dorée me fit un clin d’œil.
« Je ne crois pas vous connaître. Monsieur… ? »
Toute trace d’accent avait disparu de sa voix. Il s’adossa à la banquette et mit l’une de ses mains dans la poche de son pantalon. Un nuage de fumée nauséabonde sortit de sa bouche lippue. Ses yeux se plissèrent.
« Vous ne me connaissez pas, Farinelli. Ou peut-être devrais-je dire: agent spécial Farinelli, anciennement employé par Crey Industry, section Espionnage Industriel ? » lui assénai-je calmement. Je m’avançai et m’installai sur une chaise en face de lui.
L’agent Farinelli alias Mercutio Delente était l’un des meilleurs éléments de Crey Industry. L’un des plus impitoyables aussi. La Comtesse lui avait été souvent reconnaissante d’avoir ramené pour elle nombre de secrets industriels grâce auxquels son entreprise avait pu se hisser parmi les meilleurs. Farinelli n’était pas quelqu’un que l’on pouvait sous-estimer. Du jour au lendemain, il avait démissionné de son poste sans raison apparente, changé d’identité et ouvert ce restaurant. Nul ne savait s’il s’était vraiment rangé ou s’il s’agissait d’une couverture. De sa part, on pouvait s’attendre à tout.
« Je vois que mon passé m’a rattrapé. Il éclata de rire. J’ai effectivement fait partie de cette entreprise dans une vie précédente mais… on vieillit. »
Il tapota son ventre. Ses yeux s’embrumèrent de nostalgie.
« J’étais plus svelte. J’aimais l’action. Ces missions étaient dangereuses mais, Dieu ! que cela m’excitait ! Cela est fini à présent, j’ai tourné la page. Je crains fort de ne pas vous être bien utile, Monsieur… Monsieur ? »
Je posai mes mains sur la table sans lui répondre et me penchai vers lui.
« Je pense qu’au contraire vous pouvez me fournir certaines informations, Farinelli. Par exemple, sur la nature d’un certain projet Veritas et des relations entre la Cyberlegion et Crey Industry… » lui sussurai-je d’une voix douce.
L’homme ne réagit pas. Il me fixa pendant un moment en silence. Lentement, il reprit la parole.
- Qui êtes-vous ? Et pourquoi porter ce masque ? Vous êtes malade ?
- Je pose les questions. Vous répondez.
- Je ne vois pas de quoi vous parlez. Je ne comprends pas.
L’image d’un crocodile à l’affût s’apprêtant à bondir sur sa proie pour l’engloutir fit irruption dans mon esprit.
- Mensonge, lui rétorquai-je.
- Non. Vous ne m’avez pas compris, Monsieur l’Inconnu Masqué. Je ne dirai rien.
- Je me vois donc dans l’obligation de nuire à votre intégrité physique, Farinelli.
Mes mains gantées commencèrent à se tendre vers le col de sa chemise. Un mouvement de son bras, sous la table, me mit en alerte. J’entendis un vrombissement. Je me jetai sur le côté. Une éclair bleuté apparut sous la table et vint éclabousser le mur dans mon dos, émiettant au passage la chaise sur laquelle j’étais assis une seconde auparavant. Farinelli jura et sortit l’arme de sous la table, la pointant vers moi. Il était encore rapide le bougre ! Je me relevai, saisis une assiette sur la table derrière moi et lançai mon projectile improvisé à la figure de l’ancien espion. Ce dernier bascula en arrière et hurla de douleur, portant la main à son nez. J’enchaînai par une prise et le lançai par-dessus le comptoir. Un bond m’amena près de lui. Je me penchai, lui saisis la main et la tordit.
« Vous êtes encore redoutable, Farinelli, lui murmurai-je. Mais pas autant que moi. Je vous le redemande : dites-moi ce que vous savez sur le projet Veritas et la Cyberlegion. »
- …
- Bien. Je pense que vous n’aurez pas besoin de ce doigt dans l’immédiat, poursuivis-je en lui cassant l’auriculaire.
- …
Même à la retraite, le bonhomme ne s’avouait pas vaincu. Il avait encore de beaux restes en matière de résistance à la douleur et je n’avais pas d’idée sur la manière de le faire parler. Je décidai donc de lui casser un autre doigt.
« Papa ? »
illusvieilleco3Papa ? Je me retournai sans lâcher prise. Une petit fille blonde se tenait dans l’encadrement de la porte située derrière le comptoir. Ses grands yeux bleus me fixaient d’un air effrayé.
« Attendez ! Je vous en prie ! » me murmura Farinelli, une note de panique dans la voix. « Je vous dirai ce que vous voulez mais laissez ma fille tranquille, je vous en supplie ! »
Un rire intérieur monta en moi. Qui aurait imaginé, à l’époque, Farinelli en bon père de famille tremblant pour la chair de sa chair ?
Je relâchai ma prise, rajustai sa chemise et le poussai vers sa fille.
« Il est tard. Elle devrait dormir, vous ne croyez pas ? »
Il opina du chef et se dirigea vers la fillette. Il prit au passage une serviette avec laquelle il s’essuya le visage en grimaçant. Je suivis le père et la fille au premier étage. Farinelli prit l’enfant dans ses bras et la porta jusqu’à sa chambre où il la déposa dans son lit. Il lui murmura longuement à l’oreille, probablement pour la rassurer. J’ignorais ce qu’il lui racontait mais cela parut porter ses fruits. Il finit par se relever, fermer la porte. Il me fit signe de le suivre dans le salon de l’appartement. Nous nous assîmes. Il s’épongea le visage à nouveau avec la serviette.
« Merci de ne pas effrayer ma fille. J’essaie d’éviter de lui faire part de mon ancienne vie. »
- Laissez-moi deviner. Elle a dans les six ans. Cela coïncide avec la date de votre démission. Vous avez découvert les joies de la paternité ?
- Si on veut. Sa mère est morte en la mettant au monde. Je n’étais pas attaché à elle, c’était juste une connaissance. On prenait du bon temps ensemble. Quand j’ai su que l’enfant était de moi, j’ai tout arrêté, j’ai acheté ce restaurant. Je me suis mis au vert et je tente d’offrir une vie normale au seul être auquel je tienne vraiment.
- Il n’y a pas de vie normale quand on est chez Crey Industry, Farinelli. Ni pendant, ni après. Venons-en à l’objet de ma visite.
L’ancien espion soupira.
- Sur Veritas, je ne sais pas grand-chose. C’est un secret, un énorme secret. Rien que d’en parler, je risque ma tête.
- Pourquoi la Cyberlégion s’intéresserait-elle au projet Veritas ? »
Il parut interloqué. Il secoua la tête.
« Non, la Cyberlégion ne s’y intéresse pas. Crey Industry a volé des informations à la Cyberlégion pour le projet Veritas. »

Tout paraissait plus clair maintenant. Les Cyberlégionnaires souhaitaient récupérer leurs informations et effacer toute trace de leur passage derrière eux.
« Donnez m’en plus.
- J’ai supervisé en partie cette opération. Mon équipe a réussi à dérober certaines lignes de codage de leur ordinateur central, le Cerebro. C’est un peu leur ligne de programmation générale. Il faut savoir que les Cyberlégionnaires fonctionnent sur un modèle de ruche. Les individus ne font pas preuve d’initiative, ils ne sont rien, pris séparément. L’ensemble est plus fort que la somme des parties. Les décisions sont centralisées. La Comtesse tenait à se procurer cette technologie. J’ignore pour quelles raisons. Si vous voulez en savoir plus, il vous faudra visiter un de ses laboratoires secrets mais je doute que l’on vous laisse entrer sur simple demande.
- Naturellement, vous allez me procurer un moyen d’y entrer…
Farinelli soupira une fois de plus.
- Je suppose que je n’ai pas vraiment le choix. Je vous propose un marché.
- Je ne pense pas que vous soyez en mesure de négocier… commençai-je en fronçant les sourcils.
- Ecoutez, Monsieur l’Inconnu Masqué. Je risque ma vie en vous révélant ce que je sais. Si vous refusez, vous n’obtiendrez rien et vous le savez. Je ne vous demande que de prendre soin de ma fille si quelque chose de fâcheux m’arrivait. A vous de décider.»
J’acceptai le marché. Farinelli se leva et se dirigea lourdement vers la pièce voisine qui faisait probablement office de bureau.
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J’écoutai attentivement au cas où l’homme aurait voulu me jouer un autre tour.
 J’entendis le bruit d’un tiroir que l’on ouvre puis le cliquetis d’une combinaison de coffre fort. Par contre, le cri de douleur qui suivit n’avait rien à voir. Je me précipitai aussitôt dans le bureau. Une ombre se détachait dans la pénombre de la pièce. Deux points lumineux situés à plus de deux mètres du sol me fixèrent. Le corps de l’espion adoptait une position anormale dans ce qui tenait lieu de bras à son agresseur. En me voyant, ce dernier projeta Farinelli à travers la petite pièce comme une vulgaire poupée de chiffon. Je ne pris pas le temps de faire les présentations et bondis vers le mystérieux individu les deux pieds en avant. Ma cible fut soulevée avec une telle violence qu’elle traversa la fenêtre. J’entendis le bruit d’une chute au dehors. Je me préparai à achever le travail mais un râle de Farinelli m’en empêcha.
« S’il vous plait… ma… ma fille… » balbutia-t-il dans un dernier souffle tout en me tendant un bout de papier chiffonné.
L’adresse du fameux laboratoire.
« Je m’en occupe. Comme promis.» lui répondis-je avant qu’il ne rende son dernier souffle. Il semblait je fusse habitué à faire des promesses aux morts…

 

à suivre ...

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Publié dans Le journal de Verdad

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