Baptême
Interlude
Libre.
On ne saisit réellement l’importance de ce concept que lorsqu'on a connu son contraire: la captivité. Comme on sait savourer le bien en ayant connu le mal, l'ombre et la lumière, le chaud et le froid, j'en passe et des meilleurs…
J'ai été libéré de ma prison. Tout en marchant dans la rue longeant l'entrepôt en flammes qui dissimule la sortie (ou l'entrée selon le point de vue) des laboratoires secrets de Crey Industry, je sens l'air frais du soir me caresser le visage. J'entends le froissement des feuilles des arbres. Je sens les odeurs de Paragon City m'assaillir. Parfums du goudron et de la terre. Odeur de carburant brûlé. Odeur de métal. Tout cela contrastant avec la senteur aseptisée de mon ancien lieu de détention. J'aurais dû me sentir vivant. Oui, j'aurais dû...
Pourtant, une sourde rage m'habite. Je me surprends à la laisser grandir en moi, je la chéris, je la câline. Progressivement, durant cette marche nocturne aux côtés de Red Fire, mon avenir se précise dans la pénombre de mon esprit. Crey Industry est la clef qui ouvrira le coffre dans lequel est enfermée Dame Vérité. Je trouverai cette clef et ouvrirai ce coffre, je m'en fais le serment.
Mais, "Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage" comme disait un écrivaillon du passé. Je dois d'abord trouver un refuge. Echapper à toute recherche. Changer d'identité. Telles sont mes priorités.
Après un long détour, nous parvînmes, Red Fire et moi, à Perez Park. Nous fîmes un détour afin d'éviter les représentants des Hellions et des Krânes qui séjournaient dans la zone. Nous nous enfonçâmes dans les bois en ignorant soigneusement les mages du Cercle des Epines tout occupés à leurs mystérieuses cérémonies occultes. Non pas que nous craignions toute cette faune nocturne mais autant éviter d'attirer l'attention sur un individu cornu se baladant à ces heures indues aux côtés d'un pauvre hère vêtu de haillons.
Arrivés au niveau de l'amphithéâtre en ruines, Red Fire se dirigea vers un angle du mur de pierre et actionna discrètement un mécanisme secret. Un pan du mur coulissa silencieusement, laissant un espace à peine suffisant pour se faufiler vers un escalier qui s'enfonçait dans la pénombre des profondeurs terrestres. Le démon me fit signe d'avancer sans tarder.
Je lui emboîtai le pas sans hésitation.
Au terme d'une descente qui me parut interminable, nous pénétrâmes dans son antre. Au premier abord, j'eus l'impression d'avoir pénétré dans l'un des Cercles de l'Enfer de Dante. Une chaude clarté rougeâtre baignait les lieux. De nombreuses stèles de pierre gravées de mystérieux signes s'alignaient le long de l'antichambre. Des torches grésillaient aux murs. Nous passâmes sous une double tête géante faisant office de porche.
Red Fire s'arrêta et se tourna vers moi.
« Fais comme chez toi. J’présume que tu s’rais pas contre une douche et des fringues de rechange ? me dit-il.
- En effet.
- C’est par là. Si tu veux dormir, tu peux, y’a ce qu’il faut.
- Merci. Bonne nuit.
- Ouais… C’est ça... Bonne nuit » grogna-t-il.
Il tourna les talons et s'en fut dans l'une des pièces de son repaire. Il s'arrêta, et par-dessus l'épaule, rajouta de sa voix rauque:
"Et au cas où j'aurais oublié d'préciser, il serait préférable de ne pas révéler l'existence de cet endroit. Si tu vois c'que j'veux dire..."
"Oui, lui répondis-je. Je pense avoir saisi la teneur du message."
Je m'allongeai sur l'une des couches. Les images des derniers évènements entamèrent une valse tournoyante. Elles se mélangèrent, allant et venant dans ma tête. Je ne pus me résoudre à m'endormir. Il y avait encore beaucoup à faire...
Suffit! Il fallait que j'agisse. Je n'étais plus réduit à l'impuissance. J'étais libre. Libre et enragé. Je décidai de me lever et procédai à des ablutions matinales (enfin, il me semblait que c'était le matin. Difficile de s'en rendre compte dans un repaire souterrain). Au moment de me raser, je levai les yeux vers le miroir. Je fixai l'individu qui se trouvait dedans. Un visage émacié, des pommettes hautes. Mon regard était attiré par les yeux. Froids. Sans état d'âme. Impitoyables. Mon Dieu! Ces yeux étaient miens. Voilà donc ce que j'étais devenu. Je n'avais jamais été doué du sens de l'humour ni n'avais été pour le moins souriant mais là... Ma foi, cela pouvait me servir.
J'achevai ma toilette, empruntai quelques vêtements dans la penderie, et grimpai les marches de l'escalier de sortie. Une fois à l'air libre, je fis une pause. Oui, nous étions bien le matin. La population des environs n'avait guère changé mais un soleil brillait dans le ciel.
Mon plan d'action fut tout trouvé.
Arrivé devant l'immeuble que je connaissais si bien dans une vie antérieure, je m'arrêtai. J'attendis quelques instants, contemplant la façade autrefois vétuste qui venait d'être rénovée. Une certaine fenêtre m'intéressait particulièrement. De nouveaux rideaux l'ornaient.
Bien. Il était temps d'y aller.
Je croisai le concierge de l'immeuble qui me jeta un regard suspicieux en me jetant un salut du bout des lèvres auquel je ne répondis pas. Il me vint à l'esprit que ce même individu me saluait naguère quotidiennement et hypocritement. Il ne m'avait pas reconnu. Très bien. Cela arrangeait mes affaires.
L'ascenseur cacochyme m'emmena lentement vers l'étage désiré. Ce dernier était vide. Je me dirigeai au bout du couloir et m'arrêtai devant une porte en particulier. Le bruit de la radio filtrait par en-dessous. Après une brève hésitation, j'appuyai sur la sonnette d'une certaine "Mlle Chambers" comme me l'indiquait obligeamment une étiquette placée de guingois au-dessus.
Le son étouffé de quelqu'un se déplaçant en chaussons se fit entendre. La porte, retenue par une chaîne de sûreté, s'entrebâilla. Une jeune et jolie tête féminine aux cheveux en bataille s'encadra dans l'ouverture. La femme était vêtue en tout et pour tout d'une robe de chambre. N'eussent été ses chaussons, elle était attirante. Derrière elle, on pouvait apercevoir un appartement décoré selon la mode du moment (tendance japonaise sobre si vous voulez tout savoir). Deux yeux méfiants se fixèrent sur moi.
- Bonjour. Je me demandais si vous pouviez m’offrir un café. » lui demandai-je d'une voix douce.
Les yeux bleus s'agrandirent sous le coup de la surprise.
- Je suppose que vous plaisantez, Monsieur? me demanda-t-elle, toujours sur ses gardes. Elle eut un léger mouvement de recul. Je ne pouvais lui en vouloir. On ne sait jamais à qui on a affaire, surtout quand on est une jolie jeune femme.
Je décidai de m'excuser et lui révélai que l'appartement qu'elle occupait avait été mien durant de longues années. Au fur et à mesure de mes explications, je ressentais le soulagement l'envahir. Néanmoins, un reste de méfiance persistait.
- Vous avez probablement trouvé une certaine boîte. Je souhaiterais la récupérer. Je pourrais vous en révéler le contenu si cela vous intéresse." conclus-je.
- Je ne comprends pas, Monsieur." Elle rajouta d'un ton sec: "Je suis désolée mais je dois me préparer pour aller au travail."
- Non. Il n'y aura pas de travail pour vous aujourd'hui. Et vous le savez.
J'enlevai la chaîne de sécurité, repoussai doucement la jeune femme médusée et pénétrai dans mon ancien appartement. Une rafale de questions jaillit:
« Qui êtes-vous? Comment savez-vous? Vous travaillez pour le compte de la compagnie?»
Je me dirigeai sans hésitation vers la cuisine et préparai deux tasses de café. La jeune femme m'observait sur le pas de la porte.
« Non, rassurez-vous. Je n'ai fait qu'observer. Vous avez les traits tirés, vous avez certainement pleuré une partie de la nuit. Il y a également cette lettre posée sur le meuble d’entrée, une lettre du service comptable de votre ancien employeur." lui expliquai-je tout en lui tendant une tasse de café. "Combien de sucres?"
- Cela aurait pu être une fiche de salaire ou un courrier interne" me rétorqua-t-elle d'un ton rogue.
- Il semble que vous l'ayez froissée avec une certaine rage." Lui expliquer que je pouvais ressentir et interpréter les émotions eut été trop long. J'étais obligé de prendre des raccourcis. Elle sembla perplexe. Tant qu'elle ne me demandait pas plus, cela me convenait pour le moment.
- Heu… deux sucres, je vous prie.»
Je m’avançai vers la fenêtre et observai les reflets du soleil levant sur le lac. Je me rappelai avoir apprécié ce spectacle matinal. A présent, cela me laissait de marbre.
« Bon… Vous avez votre café. Que comptez-vous faire maintenant?
- La boîte.
- Quelle boite?
- La boite que vous avez trouvée dans un compartiment, dans la penderie. La boite que vous avez cherchée à ouvrir sans y parvenir.
- Mais comment savez-vous tout cela?
- La boîte.» répétai-je d'un ton sans réplique.
Après un instant d'hésitation, la jeune femme alla chercher la fameuse boîte. J'en profitai pour m'installer à la table de la cuisine. Mary (le nom de la jeune femme) revint rapidement et déposa devant moi un coffret de bois marqueté. Celui-ci était le cadeau d’un de mes professeurs d’histoire qui, curieusement, m'avait beaucoup apprécié. Il m’avait mis au défi de trouver le mécanisme d’ouverture secret. J’y avais passé quelques nuit blanches.
De complexes motifs s'entrecroisaient sur toutes les faces du cube. Sur l'une d'elles, un cercle central, plus sombre, était entouré de lignes disposées en diagonale. Je passai mon pouce plusieurs fois en faisant le tour du cercle et finis par appuyer franchement sur ce dernier. Aussitôt, des déclics se firent entendre. Différentes parties coulissèrent et ce qui tenait lieu de couvercle se souleva lentement.
Mary se mit à parler:
« Qu’y a-t-il dedans ? Un trésor ?
- Si on veut… »
Je sortis délicatement le vieux livre qui exhalait un parfum de vieux papier. Un enfance oubliée me revint lorsque je posai le regard sur l'illustration de couverture. Le premier achat d’un petit garçon à qui on avait donné cinq dollars car il avait été sage. Le titre s'étalait en bas, en lettres sombres: «Le comte de Monte-Cristo», auteur: Alexandre Dumas.
Allez savoir pourquoi, l’histoire d’un homme enfermé une partie de sa vie pour camoufler la vérité m’avait rappelé, bien des années après. J’avais trouvé un modèle à ma vengeance.
Mary brisa le silence: "Un roman? Tout cela pour un simple livre? Pourquoi?"
Je consacrai l'heure suivante à lui narrer l’histoire d’Edmond Dantès. Cette histoire de vengeance semblait captiver au plus haut point la jeune femme qui ne m'interrompit à aucun moment. Mary était suspendue à mes lèvres. Apparemment, elle aussi avait un désir de vengeance. Elle s'était fait renvoyer de son travail pour une fraude qu'elle n'avait pas commise. Son chef de secteur, banquier lui aussi, était le principal suspect selon elle. Il l'aurait accusé pour se couvrir. Bilan: elle aurait tout le mal du monde à retrouver du travail avec une accusation de fraude.
Alors que la vengeance de Dantès semblait sur le point d'aboutir, un fracas retentit soudain. Je me levai précipitamment, sur mes gardes. Mary se figea. Je bondis vers l'embrasure de la porte de la cuisine et jetai un regard vers l'entrée de l'appartement. La porte avait volé en éclat, des débris jonchaient le sol. Trois silhouettes portant des lunettes de soleil firent irruption dans l'appartement, arme au poing. Des agents de Crey Industry.
Je me rejetai en arrière et fis signe à Mary de s'enfermer dans la réserve. A peine se fut-elle dissimulée que la porte de la cuisine se mit en mouvement. Le canon d'un revolver apparut suivi d'un bras.
Montée d'adrénaline... Le temps ralentit... Les évènements se précipitent... Action...
Je saisis fermement le bras et le tirai violemment vers moi. Tout en pivotant sur mon pied gauche, j'assénai du tranchant de la main un coup mortel sur le larynx du premier gorille. Ce dernier ne se rendit probablement pas compte qu'il était mort avant d'avoir touché le sol carrelé. J'entendis un bruit de pas précipité.
Le second agent eut le réflexe, en voyant le cadavre de son collègue, de rouler sur le côté, pointant simultanément le canon de son arme vers moi et tirant. Mais j'avais prévu son mouvement (ne vous avais-je pas dit que j'avais un don qui me permettait d'anticiper les réactions de mes ennemis?). Avec un petit temps d'avance, je saisis par le pied l'une des chaises de cuisine et la jetai contre mon adversaire. Son arme vola dans les airs, arrosant les airs de mortels projectiles. Accompagnant le mouvement de mon bras, je me précipitai et donnai un coup de pied avec la pointe de ma chaussure à la tempe. Le second agent était hors course.
Le troisième semblait plus malin que ses deux comparses. Il ne se précipita pas dans la cuisine. Le silence régnait sur les lieux. Je demeurai un instant immobile puis m'avançai sur la pointe des pieds vers le couloir. Ma tête dépassa du mur ce qui me permit de regarder à droite et à...
L'univers entier me tomba sur les épaules. Je fus secoué, essoré par la déesse des machines à laver. Pour finir, je fus projeté contre un mur, roué de coups, saisi à nouveau puis re-projeté à travers l'une des fenêtres du salon. On appelle cela une sortie fracassante. J'eus l'impression sur le moment de jouer le rôle de l'homme-fusée. Une splendide vue en contre-plongée de la rue s'offrit à moi. Mais le vol qui avait si bien débuté s'arrêta brutalement. Je ressentis une traction douloureuse sur le cou. Une voix grave et sarcastique retentit au-dessus de moi.
"Il semble que vous soyez en fâcheuse posture, Monsieur. Heureusement que je passais par là, vous auriez pu vous tuer. On n'est jamais trop prudent de nos jours." Le dernier agent rajouta, tout en me tirant vers lui: "Madame la Comtesse Crey nous a chargés de vous ramener à la maison. Il semble que vous ayez une grande valeur à ses yeux. Encore que je ne saisisse pas très bien en quoi au vu de votre comportement irresponsable."
Je fus hissé lentement vers le haut jusqu'au rebord de la fenêtre. J'entendis mon col commencer à se déchirer. J'étais en fâcheuse posture. Deux options s'imposaient: le macadam qui me faisait de l'œil en contrebas ou me soumettre et suivre l'agent avec de tout ce que cela impliquait.
Je fis le choix d'une troisième option. Je refusais de retourner en captivité. Il était de mon devoir de continuer. Prisonnier, j'eus été réduit à néant. Cela s'était produit une fois, cela ne recommencerait pas. De toute façon, mon col n'allait pas tenir longtemps non plus.
Alors que je parvenais au rebord de la fenêtre, je m'agrippai aux vêtements du colosse et saisis d'une main sa cravate. Je poussai et tirai. Le mouvement nous fit tourner comme deux danseurs lors d'une valse folle. Mon adversaire m'enserra la taille d'un bras. Il plaça son autre main sous ma mâchoire, me forçant à relever la tête. Il poursuivit son mouvement, me pliant vers l'arrière. La position était des plus inconfortables et mon dos protestait vigoureusement.
"Monsieur, soyez raisonnable. Suivez-moi. Je ne tiens pas particulièrement à vous tuer." murmura l'agent tout en maintenant sa prise. J'étouffais, je souffrais. Il fallait que cela cesse.
Je me laissai tomber au sol, tirai sur sa cravate, lançai mes deux jambes sur son bas-ventre et appuyai dessus désespérément de toutes mes forces. Le colosse bascula cul par dessus tête et disparut de ma vue. Quelques secondes plus tard, j'entendis le bruit caractéristique d'un corps entrant en contact avec une voiture à l'arrêt. Je me redressai, tentant de reprendre mon souffle. La seule chose qui me restait entre les mains était sa cravate. Une cravate blanche en soie.
Des sirènes de police retentirent dans la rue. Je devais me dépêcher. Je retournai dans la cuisine à la recherche de Mary. Je la vis, gisant sur le carrelage devant la réserve où je lui avais ordonné de se dissimuler. Une tache écarlate s'étalait sur sa robe de chambre. La première victime. Je pris le temps de lui fermer les yeux. Elle tenait dans sa main mon livre. Je lui murmurai: « Mon cadeau d’adieu. Je pourrais m’excuser de tout, mais je ne serais désolé de rien ».
La rumeur de la foule s'enflait en bas. Je retournai le cadavre de l'un des agents, pris son costume et revêtis mon trench-coat de cuir noir. J’allai dans la chambre à la recherche d'un accessoire pour dissimuler mon visage. Je découvris dans la penderie une cagoule de tissu fin et une chapeau, probablement un oubli d’un ex-amant de Mary.
J’étais méconnaissable. Mon regard se porta sur le bout de tissu blanc arraché à mon ancien ennemi. Je décidai de le porter à mon tour, en guise de trophée. Ainsi affublé, je descendis les escaliers quatre à quatre. Je sortis discrètement de l’immeuble. Quelques voitures de police étaient garées et les forces de l'ordre tentaient de contenir la foule des éternels voyeurs. Le concierge m’aperçut. Il courut vers moi, m'agrippant frénétiquement. D'un sec mouvement d'épaule, je me dégageai.
« Madre de Dios, quien està ? » me demanda-t-il
Je me figeai. Je rapprochai mon visage du sien et fixai ses yeux qui s'écarquillèrent sous l'effet d'une peur naissante.
"La Verdad" lui murmurai-je d'une voix douce.
Ce fut mon baptême.